Cri des Carmes

Cultiver ce putain de jardin

À l’heure où ce texte sera publié, annonçant le lancement du site Cri des Carmes, des gens naîtront, des gens souriront, des gens boiront, fumeront, danseront, chanteront, baiseront, contents d’avoir eu la vie, bon-vivants de candeur et de simplicité parfois. Et d’autres feront la gueule, mourront, de rire ou tout court, de faim ou de maladie ou d’amour. Des gens riront jusqu’aux larmes et d’autres encore pleureront simplement.

À l’heure où ce texte sera publié, je m’adresserai aux gens simples, aux gens pour qui le sourire est la fortune, des sourires aux dents noires, des sourires sans dents, des sourires couronnés, des sourires qui puent la blonde ou la frisette, comme si le houblon ou l’herbe leur avait donné la force de vivre, des sourires forcés, des sourires sans saveur, des sourires fades rejetant la puanteur du monde. Je m’adresserai aux gens bercés par la torpeur de leur corps fatigués de la veille. Je m’adresserai avec les mots du cœur.

À l’heure où ce texte sera publié, certains travailleront, d’autres s’arrêteront de travailler, d’autres encore ne travailleront pas ou plus, par choix ou par obligation. C’est ainsi que fonctionne la machine : des individus qui se relaient les uns les autres pour courber l’échine pour un boulot qui les tue à petit feu et qui, par acquis de conscience, les paie tout juste assez pour les user jusqu’à la corde avant de les laisser partir pour toujours.

À l’heure où ce texte sera publié, des étudiants seront soucieux de leur avenir qui n’aura de suite qu’en suçant des bites et de belle fin qu’en y mettant les mains. Leurs connaissances s’arrêteront à celles du bois lustré des bancs de la République qui forment ses soldats à bâtir un empire commun et une histoire collective basés sur les diplômes et autres distinctions débiles partisanes de la doctrine « marche ou crève ».

À l’heure où ce texte sera publié, des vieux pourriront dans une boîte pour vioc’, cet abîme de l’abandon pour paternels, et pâtiront de notre connerie et du monde qu’ils nous laissent. Ils reconnaîtront avec sagacité cependant leur autrefois difficile, les guerres et les famines… qui continuent d’ailleurs, ici et là. Ils songeront à « d’antan », quand le coronavirus n’existait pas, et aussi à cette belle époque où les dictateurs tombaient.

À l’heure où ce texte sera publié, des femmes se feront violer, massacrer, certaines ne seront pas prises au sérieux dans les comicos de fachos et d’autres resteront silencieuses, encore et toujours. Alors, comme depuis la naissance du petit Jésus et les vingt-et-un siècles qui nous en séparent, viendra la nuit bleue sur leur corps et les étoiles danseront tout autour de leur tête pour leur rappeler qui c’est le patron.

À l’heure où ce texte sera publié, la planète tirera la gueule, comme un poumon qui se consume à la vitesse de la cigarette. Les continents se faneront et s’entrechoqueront, et l’eau débordera par-dessus le vase. Pourtant, l’équateur repoussera les hémisphères et le Sud prendra la flotte, comme si le Nord avait fait la bombe dans un océan de pétrole.

À l’heure où ce texte sera publié, les amis, la vulgarité n’aura jamais été autant de mise, je crois. Elle ne choque plus que la grossièreté qui, lorsqu’elle s’exécute, n’est pas répréhensible, tant qu’elle est politique et administrée par ces mafieux en col blanc. Le « politiquement correct », qu’on appelle ça ! Cette nouvelle vitrine d’expression n’apaisera aucune douleur, aucune larme, ni aucune goutte de sang. L’encre versée sera celle d’un nouveau chapitre qui ne s’écrira ni de lettres d’or ni de lettres d’argent mais de lettres d’amour. Mais elle condamnera aussi les dominants sur l’autel de la liberté.

À l’heure où ce texte sera publié, des gens sous les bombes.

Que le triptyque de la passion, l’Art, l’Amour et l’Alcool, nous sauve, pauvre monde. Que résonne notre cri depuis les Carmes.

VP

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