Cri des Carmes

Cultiver ce putain de jardin

Tout commence au lendemain d’une gueule de bois. Une sacrée ! La chaleur avait souillé mes draps et mes yeux humides se sont mis en émoi devant ce fourneau estival. Ils clignèrent puis s’ouvrirent enfin, précédant un long étirement et un cri muet, étouffé par ma gorge asséchée. Je me levai, regardai par l’encadrement de la fenêtre pour observer la rosée du matin disparue. Une légère toile moustiquaire arrêta ma vue. On aurait dit que mon regard s’était soudainement immobilisé devant une toile d’araignée, ayant nécessité une intervention humaine, cependant.

Progressivement, les événements me revinrent, au gré de mon mal de crâne. Mon haleine anisée me rappela ô combien la soirée de la veille avait été arrosée. Quelques cris me parvinrent, puis des paroles maladroites. Mes molaires me replongèrent dans l’incompréhension de la soirée, dont la tournure avait fait que j’avais sans doute contracté la mâchoire, par agacement ou énervement.

Je m’habillai de mon attirail de travail habituel en passant par dessus mes deux épaules le débardeur rouge que l’on m’avait fourni, à peine trois semaines plus tôt. Je vêtis également un short. Je ne me souviens plus s’il s’agissait du noir ou du bleu marine que mes parents m’avaient envoyé par le poste pour mon anniversaire, quelques jours auparavant. Puis je chaussa une paire de mules rouges, qui répondait parfaitement avec mon haut. J’enfilai mon sifflet autour de mon cou et vissai une casquette blanche, « empruntée » la semaine dans les objets trouvés stockés dans notre local. Je quittai derrière mes pas ma petite chambre carrelée, en espérant retrouvée le soir-même son confort minimal et le brasier qu’elle renfermait. Je jetai un dernier œil par-dessus mon épaule et observai furtivement mon beau vélo. Puis je tournai la clé dans la serrure de la porte et les talons, en m’éloignant dans le couloir sombre du « hangar », partagé par ses dix résidents. J’empruntai les marches périlleuses de l’escalier métallique qui menait au travail, passai par la cantine afin d’ingurgiter sûrement un plat et quelques parts de melon ou de pastèque, puis embauchai, sous le soleil cuisant.

Quand j’y pense, je me dis que tout est bien qui finit bien. Certains s’évertuent à porter quelque croyance au destin, mais je n’en suis pas. Me parvient alors cette phrase de Paul Éluard que j’ai déjà citée en ouverture de mon premier roman (Les Pilules de Laura, Édilivre, 2015) : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ». Je crois que celui-ci en était un.

On ne peut jamais vraiment prédire si un événement va se produire ou non, ni comment. On peut émettre des suppositions, des superstitions même, mais on ne peut deviner avec exactitude la finalité du phénomène, ni ses conséquences. Et cette histoire est de celles qui se finissent bien, malgré un début quelque peu calamiteux. Cet été comme jamais, je ne tenais pas en place. En deux mois seulement, j’étais parvenu à me faire licencier de deux emplois saisonniers. Le premier pour rixe avec un client, le second pour inertie et manque de motivation patent. Et, de tous deux, les raisons évoquées étaient réelles, je dois le reconnaître, bien que peu flatteuses. Quoi qu’il en fut, un peu plus tard dans la journée, je fus convoqué par ma nouvelle et troisième patronne de la saison, dans son bureau. Je connaissais pertinemment le motif de cette entrevue. Nous abordâmes ensemble l’incident de la veille, non sans acrimonie de sa part. Elle se laissa quelques jours de réflexion, et deux ou trois crépuscules plus tard, j’étais viré. C’est là que tout commence. J’allais bientôt goûter aux fruits succulents de la plus belle entreprise que la vie nous ait donnée à expérimenter : le voyage.

Durant cette aventure, une phrase me revient, sortie de la bouche d’un voyageur provenant des Canaries, rencontré à Bordeaux : «  There is no little or big travels. There is only one. It’s life. »

VP

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