Cri des Carmes

Cultiver ce putain de jardin

Il est 4h, Paris s’éveille dans une heure
Le silence des vivants m’entraîne dans la torpeur
Les bras de Morphée m’ont rejeté cette nuit, alors
Je déambule dans les rues de capitale, seul, dehors

Vers Strasboug-Saint-Denis, je fais demi-tour
Traverse la rue et rencontre un gars
Il me demande une clope, me dit qu’il marche
Pour éviter la mort du froid

Je lui file la fin de ma bière et il se réjouit
Comme si dans le houblon, le nectar de la vie
Je traverse à peine le passage pour piétons
Qu’une prostituée me chante la même chanson

Plus loin, République
Celle que la politique des riches
A bafouée pour un peu plus de fric
Tandis que les gueux cherchent cartons pour en faire niche

Me vient alors ce jeu de mot pourri
Me disant que les bourgeois ont en commun avec les pauvres
Les niches et les porches qu’ils partagent
Dans des paradis bien différents, plus ou moins ternes et moroses

Les travailleurs s’activent, je les vois
Ils ont le teint basané, sont très jeunes ou le dos courbé
Ils ont la mine du pauvre dans l’exploit
Qu’est celui de te lever pour l’exploitation, toi, pauvre rebeu ou renoi

Je file vers le Canal Saint-Martin
Et croise un fourgon de flics qui me dévisagent
Ou peut-être est-ce moi
Les maux du cœur me font sûrement raconter n’importe quoi

Je repense alors à mon cul aux Baumettes
Et me dis pour une fois
Que malgré même le désespoir
La GAV ne devrait m’enlever la vie, ce soir

Je marche alors près de l’eau pour me rappeler
Que souvent les clodos côtoient ici les mêmes mecs bourrés
Qui pissent comme je l’ai fait
Sur les berges endormies de l’eau glacée

Un type s’arrête en voiture, clé sur le contact
Et je le vois rentrer dans un immeuble, peut-être son appart'
Je pense d’abord qu’il a trompé Madame et qu’il vient se faire pardonner
D’avoir été con comme tous les hommes, tous des enculés

J’ai envie de lui piquer sa tire, pour l’adrénaline de la connerie
Puis je me dis qu’il en a sûrement besoin pour trimer
Comme quoi, même un connard de bourgeois déclassé
Parvient à entretenir la conscience de classe à laquelle il a tout volé

Virage à gauche depuis Valmy
Je repars vers d’où je viens, sans un bruit
Avant de m’arrêter net, vomir mon dégoût pour la vie
Et la bière et la clope qui, ce soir, m’ont pourri

Puis enfin, je repense à tous mes proches
Qui, depuis des années, me disent d’aller faire consulter
Et je me dis que ce ne serait peut-être pas con, tout compte fait
D’appeler ce con de psychiatre qu’un pote m’a conseillé

Je bifurque enfin une dernière fois à droite
Puis je dégurgite contre un fleuriste le passé heureux de ces nuits sans insomnies
Quand le manque de joie n’était alors
Que celle de dormir le visage souriant, jusqu’aux aurores

VP

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